____ Les jours ont passé. La tournée touche à sa fin, mais de nouvelles dates sont déjà en négociations. Je n'ai plus vu mon meilleur ami depuis plus de deux mois, et mon chez-moi me manque. D'ailleurs, mon chez-moi n'est même plus vraiment chez moi. On a dû déménager, avec ma mère, mon beau-père et Bill. Des gens avaient trouvé notre adresse. Pas seulement des fans. Des gens mal intentionnés aussi. Nous voilà donc de retour à Magdeburg, dans un appartement du centre-ville. Je ne l'ai pas encore vu en vrai, je n'ai pas encore eu le temps d'y passer. Aujourd'hui on est à Vienne, pour l'avant-dernier concert de la tournée. On jouera encore demain, à Linz il me semble, puis on aura deux jours de repos. Avant de retourner écumer les plateaux télé, photoshooting et compagnie. Ca commence à me tanner, mais quand je pense au nombre de gens qui aimeraient être à ma place, je réalise que j'ai vraiment une chance énorme. Bill est dans la salle de bains de l'hôtel, depuis une bonne heure. Je lui demande ce qu'il fout. Rien. Ben tiens. J'ouvre la porte, il est en train d'expérimenter une nouvelle coiffure. Oui, parce que Bill a une nouvelle coupe depuis deux mois. Il a fait la une de tous les magazines. Comme s'il avait pas le droit de changer --'. Au début, ça m'avait un peu choqué aussi, il a les cheveux plus longs, style manga, ça lui donne un air encore plus féminin, mais j'ai fini par m'habituer et pour finir j'aime vraiment bien cette coupe. Evidemment, je ne lui ai pas dit. Et je ne lui dirai pas. Pour ne pas qu'il prenne la grosse tête, ce serait le comble. Quelqu'un toque à la porte. Ce doit être Saki. J'ouvre. C'est lui. Il nous demande si on est prêts. Je réponds que je n'attends plus que Bill. Il soupire et hurle à Bill de se dépêcher. Mon frère, énervé, sort de la salle de bains en jurant. Tagueule. On prend nos sacs à dos, et on suit notre garde du corps. Dans le couloir, Gustav et Georg nous attendent. A mon avis depuis plusieurs jours au moins. Je rejette la faute sur Bill (après tout c'est vrai, c'est toujours de sa faute de toute façon). On descend, des fans attendent devant l'hôtel. Les membres de notre sécurité hésitent à nous faire sortir. On dit que ça ne nous dérange pas. Mais il y a beaucoup de fans. Et on est en retard. Alors on passe par derrière. Tant pis, on reviendra ce soir.
____ On arrive à la salle à quinze heures, pile poil. Des milliers de fans sont déjà là. Je ne sais pas s'ils nous ont remarqués. On entre en coulisses. La salle est bien, les loges aussi. J'ai mal à la gorge, je dois tout le temps tousser. Je crois que j'ai de la fiêvre, bordel de merde. Je demande une aspirine. Aussitôt, tout le monde me demande si ça va, si j'ai trop froid, trop chaud, s'il faut ouvrir la fenêtre ou monter le chauffage, si je veux m'allonger, ... Je savais que j'aurais pas dû demander --'. Le docteur accourt, m'examine. Bill reste à côté de moi, bouche bée, sans dire un mot. Ca me fait rire. David Jost est arrivé aussi. C'est limite s'il ne me reproche pas de rire alors que je ne me sens pas bien. Je dis que c'est bon, ça va aller, mais je suis obligé de tousser et le médecin me dit que c'est mauvais signe. Bill s'approche et regarde par-dessus l'épaule du docteur.
____________ - Qu'est-ce qu'il a ?
____________ - J'opterais pour une bronchite. Je vais lui prendre la température.
____ Tout le monde se tait, attendant le verdict pendant que le médecin m'enfonce le thermomètre dans l'oreille. Je ne peux pas m'empêcher de rire et d'essayer - vainement - de détendre l'atmosphère :
____________ - C'est bon, j'vais pas y rester, faites pas cette tête !
____ Mais apparemment ils sont bien décidés à continuer de s'inquiéter pour moi. Le médecin retire le thermomètre. 40°C. Et merde. Bill commence à dramatiser, David s'active pour trouver une solution. Je leur dis que je suis capable de jouer, Gustav et Georg sont les seuls à me croire. Je me lève, Bill me prend par les épaules, me demande si ça va. Oui, merci de t'en être inquiété à l'hôtel. Il ne rigole pas, mais finit par accepter le fait qu'on puisse être malade et parfaitement capable de jouer sur scène pendant une heure et demie. Pour finir, c'est même lui qui convainct David de me laisser jouer. Ils me demandent toutefois de rester prudent. On peut enfin faire les balances et répéter. Les techniciens s'affairent autour de nous, ils ne s'inquiètent pas pour moi, eux au moins. Les répétitions se passent bien, je suis un peu mou mais je maîtrise (visez le professionnalisme). Je m'occupe des derniers réglages sur les différentes guitares que j'utiliserai pendant le show, je me méfie toujours un peu des techniciens. Ca semble bon, on est prêts je crois. Il nous reste trois heures avant de monter sur scène. On retourne dans les coulisses, le médecin m'examine de nouveau. Il me donne des pilules à prendre maintenant et avant de monter sur scène. Un membre du staff arrive pour dire qu'il y a des fans devant les portes du backstage, elles proposent de passer la soirée avec nous. Je dis que je ne suis pas d'attaque. Ces fans ont gagné un concours, on devra aller les voir tout à l'heure. Saki va les chercher pour les emmener dans une des loges. On se repose encore un peu, on nous sert à boire. Bill s'inquiète beaucoup pour moi, me demande constamment si ça va, si je tiendrai le coup pendant tout le concert. Je reste allongé jusqu'à dix-sept heures trente, heure à laquelle on a "rendez-vous" avec les fans en backstage. On suit Saki, il nous emmène jusqu'à une autre salle en coulisses. On entre. Il y a quatre fans. Je les regarde sans vraiment les voir, on leur serre la main, leur demande si elles vont bien, ... L'une d'entre elles ne me quitte pas des yeux. Elle me demande si je fais quelque chose ce soir. Je lui dis que je ne me sens pas très bien et qu'on devait rouler jusqu'à Linz cette nuit. Elle est déçue, mais ça ne me touche même pas. J'ai pas envie, point. Bill essaye de me rattraper, bafouille qu'on aurait bien aimé mais que notre emploi du temps est trop chargé. Puis il me lance un regard noir. Après, c'est vrai que j'ai été un peu dur, j'ai tout de même quelques remords. Bon, tant pis, elles comprendront peut-être. On leur dédicace leurs posters, CD, puis on repart aussi vite que nous sommes arrivés. Gustav va s'isoler, je vais m'allonger. Bill et Georg sont dans la même pièce que moi, ils parlent de demain. Le dernier concert. Pour une fois, j'ai hâte que ça se termine. J'espère juste que je ne serai pas dans cet état là demain.
____ Il est l'heure. On se prépare, on réajuste nos oreillettes. Bill est plus stressé que d'habitude. Avant que je ne monte sur scène, il me prend par l'épaule et me souhaite bonne chance. J'esquisse un sourire et suis Georg et Gustav. Dès les premières notes et les hurlements des fans, je retrouve de la force. J'oublie que je vais mal, je joue. Comme d'habitude. Les fans sont déchaînés, ils ont l'air tellement heureux que je ne peux pas me permettre de faire la gueule ou de ne pas me montrer en pleine forme. Je m'approche du bord de la scène. Au premier rang, il y a une fille qui ne crie pas, qui ne pleure pas et qui n'a pas mon nom ou celui de mon frère écrit au marqueur sur les joues. Elle me fixe en souriant. Je lui sourie aussi. Je crois que son sourire est la plus belle des choses ce soir, dans cette salle. Je lui rends son sourire et balaye la salle du regard, puis repose mes yeux sur ma guitare. Je sens des centaines de regards posés sur moi, mais quand je lève les yeux je ne vois qu'Elle, au premier rang. La fille qui sourit. Elle est blonde, grande, elle porte un débardeur noir et est accoudée sur la barrière. D'après son attitude, je devine que ce n'est pas son premier concert. Mais c'est la première fois que je la vois, je m'en serais rappellé sinon. Elle me fixe et n'arrête pas de sourire. Du coup, je me sens beaucoup mieux. Bill vient faire un tour de mon côté de la scène, se poste derrière moi et regarde le public. Je suis sûr qu'il l'a vue aussi. J'attendrai la fin du concert pour le lui demander. Les chansons s'enchaînent, arrivent les rappels. En coulisses, le médecin pose sa main sur mon front, me donne un truc dégueulasse à boire, me prend la température. 40 degrés, toujours. Mais je dois remonter sur scène, je le fais volontiers d'ailleurs. Il y a plusieurs belles filles au premier rang, mais aucune n'a ce petit quelque chose, ce sourire qu'Elle a. A la fin de la dernière chanson, elle me fait un petit signe de la main. Je lui réponds en clignant des paupières et en souriant. Puis je fais un signe au public, balaye encore une fois la salle du regard et sors. Un technicien m'enlève ma guitare, un autre me passe une bouteille d'eau et une serviette, puis je file dans les coulisses.
Bill est loin devant moi, je veux l'appeller mais le médecin et David fondent sur moi :
____________ - Ca va, Tom ? Pas trop fatigué, tu as mal quelque part ?
____________ - Non non, ça va. J'essaye de passer pour rattraper Bill.
____________ - Reste là, on va faire quelques examens encore. ____________ - Non, c'est bon. J'vous assure, je vais bien. Je veux juste ...____________ - Tom, ce n'est pas raisonnable. Attends.____ Je soupire et les suis dans la loge la plus proche, où le médecin a ses affaires. Il m'ausculte, me prend pour la quarantième fois la température, me demande de tousser et d'ouvrir la bouche en grand. J'ai une petite grippe. J'hoche la tête, demande si je pourrais jouer demain. Normalement. Normalement ? Y a intérêt ouais. Puis ils me relâchent, David me tape amicalement l'épaule et je vais retrouver les mecs dans la loge. Bill me regarde d'un air interrogateur. Je lui dis que je n'ai rien de grave. Il est soulagé. Puis je m'asseois entre Georg et lui sur le canapé, Gustav s'étirant en face de nous. Je repense à cette fille, dans la fosse. Je demande en blaguant à Georg s'il a trouvé la femme de sa vie dans la fosse. Il rigole puis dit que non, mais qu'il y avait de jolies filles. Il ne parle pas d'une en particulier. Je regarde Bill, pour voir s'il a quelque chose à ajouter. Il ne fait que hocher la tête. Je décide de lancer le sujet :
____________ - Il y avait une fille, au premier rang devant moi ...
____________ - La blonde là ? Ouiii je l'ai vue ! s'exclame Bill.
____________ - Blonde, grande. Elle criait pas et souriait tout le temps.
____________ - Oui c'est elle. Je la voyais quand je venais de ton côté, c'était bizarre. La seule qui ne devait pas hurler dans toute la ____ ____ salle. Oui, elle était vraiment jolie. J'étais sûr que tu l'avais remarquée.____ Evidemment, mon frère l'avait vue aussi. Saki arrive. Je veux lui demander de faire un tour pour voir s'il ne la retrouvait pas, mais il annonce qu'on va rentrer directement à l'hôtel, qu'on ne signera pas d'autographes et qu'on partira à Linz dans la foulée, après avoir récupéré toutes nos valises. Je suis un peu déçu. Bill essaye de me faire rire, racontant que la fille allait peut-être venir à Linz demain. Tu parles ouais. J'espère qu'elle sera quand même devant l'hôtel, rien pour que Saki puisse récupérer son numéro de téléphone. On rassemble nos affaires qui traînent dans les loges, puis on monte dans le van. Lorsqu'on arrive devant l'hôtel, il y a une trentaine de fans. Je dis à Saki de s'excuser pour nous de pas signer d'autographes, tout en essayant de répérer la fille dans la foule. Elle n'est pas là. On passe par la porte arrière de l'hôtel. Dans les chambres, nos valises sont déjà prêtes. Les membres de la sécurité nous aident à les descendre dans le deuxième van. On monte dans le premier et on part directement pour Linz. C'est à environ deux heures de route, on sera là-bas vers minuit. Je m'endors un peu sur le chemin pendant que les trois autres parlent du concert. Je suis pas d'humeur. On arrive devant l'hôtel de Linz à minuit et quart. On a bien roulé. Il n'y a que deux fans qui attendent sur le trottoir en face de l'hôtel. On décide d'aller leur signer des autographes, ça devrait pas prendre trop de temps. Elles nous remercient puis repartent. On entre dans l'hôtel, des gens nous attendent à l'intérieur pour nous accueillir, abusant de courbettes et de politesses. Lèche-bottes. Il nous donnent les clés de nos chambres, on monte.
____ On s'installe rapidement. On a de nouveau des chambres doubles, c'est pas le grand luxe. La salle de bains est bien spacieuse par contre, classe. J'enlève ma casquette et la pose sur le rebord du lavabo. Saki vient faire le tour des chambres vers une heure du matin, pour voir si tout va bien. Il s'attarde chez moi, me demande de bien me reposer. J'aquiesce. Quand il repart, j'entends du bruit dans le couloir. Imaginant que c'est Georg ou Gustav (qui cela pourrait être d'autre à une heure pareille ?), j'ouvre la porte de ma chambre. Là, je reste bouche bée. Je me retrouve nez-à-nez avec
Elle. La fille du concert.
Muschuu.